bb

Agriculteurs-riverains. Histoires de combat

Prise de bec à Carantec

Le jour où Guillaume Le Bian a visité un élevage plein air de pondeuses, déclic. Il a fait “Roule ma poule ! C’est ça que je veux !” Un projet de cœur en baie de Morlaix. Une ambition louable de jeune entrepreneur qui va dans le sens de l’homme et de l’animal. Pas d’élevage en batterie. Du plein air. Une aviculture censée avoir tout pour plaire… Que nenni. Les contradictions de la nature humaine méritent un nouveau chapitre pascalien à en voir le dépit du jeune homme, et une petite palanquée d’autres agriculteurs. L’histoire de basse-cour, ici, prend tout son sens, et laisse même comme un goût de retour au Tiers état lorsqu’on lit les missives envoyées par les opposants.

capture-decran-2019-07-17-a-17-20-33La ferme de 30 000 poules plein air n’est pas près de voir le jour à Carantec. “Le temps que la Justice tranche, on sera sûrement en 2021”, pronostique sombrement Serge, le père de Guillaume. “Autant dire que d’ici là, le marché de l’œuf, déjà très fluctuant, aura évolué et que le projet, d’une bonne assise à la base, risque de capoter dans un autre contexte socio-économique”, poursuit le fiston. “C’est ce qu’on appelle devoir prendre le train quand il passe”, appuie avec regret Ronan Kerrien. “Le coût du bâti en est la preuve: il a pris 18 % en l’espace d’une année !”, soutient François Kerscaven, qui est président du syndicat cantonal de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA).

Ces agriculteurs, les nouveaux résistants

Soudés comme des maillons, les agriculteurs du coin essaient tant bien que mal de défendre leur bifteck au fin fond d’une étable. Ambiance Résistance sous tôle dans la campagne de Taulé. Envie de bouffer, de liberté, envie de se rassembler pour se remonter, un temps soit peu, le moral… Ce sont des sentiments de peur et d’une inférieure petitesse qui flottent chez ces ruraux du littoral, face à des détracteurs bien déterminés et… “placés”.

“C’est malhonnête de prétendre qu’on élit Carantec pour la qualité de vie, ce n’est rien d’autre que de l’investissement.” Insurgés, Gérard Yven et Ronan Kerrien dénoncent “la volonté des riverains de privatiser les terres autour de chez eux de peur que leur habitat déprécie aux motifs tous plus infondés que les autres de tapage, pollution et que sais-je encore”. Et d’illustrer le cas récent d’un agriculteur ayant cédé à la tentation d’un beau billet de la part de son voisin multimillionnaire, pour se passer de conflits et d’une cancéreuse procédure.

Un cas loin d’être isolé, assure-t-on, tandis que l’affaire des poules de Carantec, au statu quo depuis un an, fait l’actualité de la commune. Déguisés en poules sur le marché pour faire tourner leur pétition, les opposants agitent le chiffon rouge, tentent le buzz et gagnent des signatures à la volée.

Un projet dans les clous, mais sans poules

C’est sur la parcelle de 12 hectares de son père maraîcher, sur le lieu-dit Kerlouquet en Carantec, que Guillaume Le Bian a souhaité lancer un élevage de 30 000 poules pondeuses plein air. Tandis qu’il lance le Gaec “Z’œufs Bian” en août 2017, il organise une réunion publique d’information en avril 2018 qui se déroulera à charge. Près de 150 personnes y assistent, bien plus pour invectiver les lanceurs de projets que pour accueillir la demeure de cocottes!

Mandatée dans le cadre des créations, la Commission des sites, qui regroupe différentes corporations telles que l’Association des maires de France, les Bâtiments de France ou encore Bretagne vivante, a donné un avis favorable à l’unanimité en mai 2018.

S’en est suivie l’autorisation de la commission d’urbanisme de Carantec pour la délivrance du permis de construire du bâtiment de 3800 m2. On est le 25 mai. Guillaume Le Bian affiche son permis selon la réglementation en vigueur : deux mois légaux. Tout est donc dans les clous quand, 10 jours avant le délai de prescription, mairie et tribunal administratif reçoivent un recours de la part de 26 requérants (25 à ce jour).

Le 22 octobre dernier, la FDSEA, soutenue par la députée Sandrine Le Feur, avait tenté une conciliation en sous-préfecture de Morlaix mais les opposants ont tenu tête et gardé le cap d’un recours contentieux. Échec ! Mais pas mat.

Requêtes ou non-sens ?

C’est au motif de nuisances sonores et olfactives, de risques de déversement des fientes dans l’eau de mer, donc dans les coquillages, mais aussi de préjudices touristiques que les opposants ont fait entendre leur voix.

Autant de critères pourtant passés au crible lors de l’enquête menée par la Commission des sites pour donner le droit à Guillaume Le Bian d’exercer. Pour ce-dernier, les arguments entendus restent difficilement recevables. Des “non-sens”, qualifie-t-il. “Rappelons que Gîtes de France est une initiative qui a eu pour but de valoriser les campagnes et que l’agrotourisme bat son plein.”

Concernant la qualité de l’eau, cela a fait l’objet d’une étude et pas un ostréiculteur n’y a mis son veto. S’agissant du bruit, on est sur un modèle de bâtiment sans extraction avec des claire-voies qui permet des entrées et sorties d’air naturelles comme c’est le cas chez Ronan Kerrien. Sans parler de la Loi Élan (Voir ITV Didier Le Gac) qui est venue renforcer ce pourquoi nous devons aujourd’hui batailler : un droit à l’agriculture sur nos terres du littoral.”

En attendant un hypothétique dénouement heureux, le jeune homme a trouvé du travail. Evidemment, il travaille dans le milieu avicole. Quand on a une passion…

Julien Perez Manon Motir
Laisser un commentaire

Votre adresse email sera publiée. Les champs obligatoire sont marqués par un *

viderValider