Kéréon. Un siècle en enfer

Il s’appelait Charles-Marie Le Dall de Kéréon. Jeune officier de Marine, il n’avait pas encore vingt ans quand le destin le fauche à la fleur de l’âge. Un tribunal de la Terreur le condamne à la guillotine, au cours de la sinistre année 1794 où les charrettes des condamnés défilent dans les rues de Paris. Son nom aurait pu, comme bien d’autres, être définitivement emporté par le vent de Histoire mais une de ses arrière-petites nièces va graver son patronyme dans la pierre du patrimoine français.

Un siècle après sa mort, Amiclée Lebaudy offre 580.000 francs à l’administration pour la construction d’un phare entre Molène et Ouessant, à condition qu’il porte le nom de Kéréon, celui de son grand oncle. Une proposition acceptée sans la moindre réserve car au final, elle représentera plus de la moitié du coût de construction de ce qui fut le dernier phare-monument français. Sans ce don faramineux, ce phare n’aurait sans doute jamais eu le profil massif et indomptable qui est aujourd’hui le sien.

Sur la Pierre Hargneuse

Entré en service en octobre 1916, il vient de fêter ses 100 ans en enfer. Et l’enfer ici n’est pavé que de mauvaises intentions. Dans le redoutable courant du Fromveur, c’est sur la bienommée Pierre Hargneuse (Men Tensel en breton) que sera érigé ce phare. Depuis des années et des années, tous ceux qui fréquentent les parages attendent qu’enfin un feu balise cette infernale chaussée marine où le naufrage du Drummond Castle, en 1896, eut un retentissement mondial. 361 passagers, essentiellement Britanniques, trois survivants. Avec les navires à vapeur, on est entré dans l’ère des rubans bleus. Ceux qu’on donne symboliquement aux capitaines des navires qui établissent des records de traversée entre deux ports. Celui du Drummond Castle a voulu couper court. Bien trop court le long des redoutables côtes bretonnes.

Derniers gardiens en 2004

Alors, il fallait qu’il soit érigé, ce phare. Et il ne fallut pas moins d’une dizaine d’années, la mort d’un chef de chantier et bien des péripéties pour mener à bien cet ouvrage semblant sorti d’un autre âge. En ce début de vingtième siècle, le phare-monument en pierre colossale n’est plus de mise. Et encore moins la salle majestueuse dont ce phare fut doté avec son sol en marqueterie où les gardiens n’entraient qu’avec les patins au pied. La descendante de Charles de Kéréon avait été si généreuse…

En un siècle, le célèbre phare de la pointe bretonne a affronté des tempêtes de tous les diables et même des ouragans de fin du monde. Mais il a tenu bon, toujours droit sur sa roche, suscitant des frayeurs d’outre-tombe chez les gardiens qui se sont succédé jusqu’en 2004, date à laquelle les deux derniers ont définitivement quitté le phare automatisé. Depuis, ce monument a suscité bien des craintes pour sa survie. Elles ont été en partie levées le 31 décembre 2015 quand Kéréon et d’autres phares en mer ont été classés au titre des monuments historiques.

René Perez
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