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Jean-Marc Roué. « La proposition de la Commission Européenne ? Un non-sens »

Tempête sur la Manche. La Commission européenne a annoncé début août qu’aucun port français n’était retenu pour la desserte du fret irlandais d’après Brexit les éloignant, ainsi que les armateurs, d’aides conséquentes aux financements. Jean-Marc Roué, président de Brittany Ferries et d’Armateurs de France, est vent debout contre la décision. Entetien.

Dans quel contexte l’annonce de la commission européenne a-t-elle été connue?

Depuis plusieurs années, il existe une volonté politique européenne d’organiser de manière centralisée et coordonnée certains corridors de transports, sur terre comme sur mer. Ceux-ci ont les ports comme points d’entrée et de sortie terrestre. On appelle communément ce réseau le réseau TEN-T.
Dans ce cadre, il y a un calendrier de révisons. La prochaine étape est prévue en 2023. La sortie programmée du Royaume Uni de l’UE a bouleversé le calendrier prévu du fait que la partie UK du réseau va disparaître…
La Commission a lancé une consultation pour voir si il y avait lieu d’intégrer des modifications. Celle-ci a été ouverte du 28 juin au 12 juillet. Brittany Ferries y a participé, notamment lors d’un meeting à Dublin.
Le feuille de route de la Commission est sortie le 1er août. Or, pour ce type de document et son passage en Commission, il faut une quinzaine de jours de préparation, notamment à cause des traductions dans toutes les langues de l’UE. La dernière session plénière des Commissaires a eu lieu le 18 juillet. Seule cette session a la capacité de valider un tel texte et d’entériner sa publication. Entre le 12 et le 18 juillet il n’y a que 6 jours ! Ça laisse perplexe – pour ne pas dire plus – sur l’intérêt de ces consultations européennes !
Je m’interroge donc sur le véritable objectif de cette, prétendue, consultation. De plus, dans les comptes rendus que nous avions reçus préalablement, rien ne laissait présager une telle orientation de la Commission.

Cette décision peut-elle évoluer ?

Il le faut ! Je vais rapidement, avec le Gouvernement s’il le souhaite, évaluer quelle peut être la stratégie de la France afin que soient pris en compte nos arguments. Je regrette d’avoir à le dire mais l’importance, pour notre pays et sa façade maritime Manche, de peser sur la révision n’a pas été suffisamment prise en considération par les services techniques du Ministère des Transports.

Y-a-t-il des solutions hors Ten-T pour soutenir les ports bretons et français?

Il y en a certainement mais ils ne sont pas comparables à ces financements européens auxquels nous aurions légitimement droit ! Rien n’est plus intéressant que les financements Ten-T. Ils apportent en effet des solutions totalement adaptées pour les investissements d’infrastructures portuaires, comme pour les volets environnementaux navires dans le cadre du volet CEF de ces fonds.

L’évolution prévisible du nombre de camions vers l’Irlande plaide-t-elle, malgré tout en faveur de nos ports?

La vision de la Commission tient compte de ce qui existe aujourd’hui. Et pas de ce dont demain sera fait !

Dans les chiffres connus à ce jour, il y a 40 000 poids lourds qui partent du continent vers l’Irlande par le biais des ferries. Ces chiffres sont tronqués. Il y a plusieurs dizaines de milliers de camions qui franchissent la Manche par le détroit du Pas-de-Calais, pour rejoindre la République d’Irlande via le Royaume-Uni et ses ports. Or, ces camions ne pourront plus continuer à traverser ainsi le Royaume-Uni. Où il y aura un passage douanier à l’entrée et la sortie du pays. Les services de M. Barnier l’ont maintes fois affirmé : il n’y aura pas de statut quo aux frontières EU-UK. Il faut donc en tirer les conséquences logiques ! Ces transporteurs vont devoir utiliser des voies maritimes directes.

Prenons le cas d’un transporteur espagnol : avec le projet actuel porté par la Commission, il aurait à remonter encore plus loin que Calais, dans une zone Nord Europe déjà bien congestionnée, pour ensuite embarquer sur un navire ayant, lui aussi, une route maritime plus longue ? Cela n’a pas de sens, ni économique, ni géographique !
J’ai l’impression de revivre ce qu’Alexis Gourvennec et ses copains d’alors ont connu. A cette époque, au début des années 70, à Paris on leur disait : »il y a assez d’eau en Bretagne pour créer des ports. Il y a assez d’eau mais il n’y aura jamais de marché ». Idem lors du projet de liaison maritime à Caen.
Je vous laisse juger de la vision des stratèges parisiens de ces années là. Notre compagnie, créée envers et contre tous, n’avait pas de marché selon ces prétendus experts. Et bien elle est devenue le premier employeur de marins français. Les compagnies françaises qui, elles, avaient un gros marché (Seafrance, SNCM) ont toutes disparu.

Selon vous, Cherbourg peut s’en sortir?

Cherbourg s’en sort déjà . Il y a un départ par jour à destination de l’Irlande. Les volumes ont progressé de 25 à 30 % en 6-7 ans. Que ce port soit aussi exclu est tout aussi choquant. L’intelligence géographique – qu’on cultive peu à Bruxelles dirait-on – verrait bien se concentrer à Cherbourg les volumes marchandises et poids lourds issus du trafic montant de la Péninsule ibérique par exemple.

Et Roscoff ? Brest?
Dans le cadre de cette révision, l’intégration de Brest-Roscoff, qui pour moi ne font plus qu’un – Roscoff étant spécialisé en Roro-Ropax – reste tout à fait logique ne serait ce que pour agrandir l’hinterland des ports à l’ensemble de l’ouest français.
Historiquement et culturellement la proposition de la Commission est un non-sens ! Pire, elle est ressentie comme une insulte par les Bretons de la Mer.

Les choses vont changer avec la décision de nos amis anglais de quitter l’UE . Les Bretons et les Normands, je le répète, ont le droit le plus légitime d’avoir les mêmes niveaux de soutien au développement de l’UE que les Belges et les Néerlandais à qui nous ne reprochons rien. Leurs administrations maritimes sont efficaces, contrairement aux nôtres ! Elles ont toujours su pratiquer l’art de la discussion et de la persuasion dans les coursives du Berlaymont (le siège de la Commission Européenne NDLR). Je regrette d’avoir à le constater mais c’est ainsi.
Dans ce sujet portuaire et maritime d’actualité je ne demande qu’une chose : avoir les mêmes chances que les autres Européens pour progresser ! Ensuite, c’est la compétition économique et la compétitivité qui fera le partage du marché.
Je ne nous imagine pas perdants d’entrée, est-ce besoin de le dire !!!
D’ailleurs, Brittany Ferries a déjà anticipé cette situation en rajoutant un nouveau service entre Cork et Santander et en doublant, dès avril 2018, sa fréquence de départ de Roscoff vers Cork.

La Bretagne qui annonce vouloir envoyer une délégation à Bruxelles, ça peut changer les choses?

Le délégation de la Région Bretagne ne peut qu’appuyer mes démarches. Ça obligera les services techniques du Ministère à se bouger (enfin !).
Si d’autres veulent ce joindre à la bataille, je suis preneur de toutes les bonnes volontés nationales et régionales. À Bruxelles, il faut jouer Français même si les spécificités régionales sont intégrées.
Avec la Région et Brittany Ferries, nous avons des projets tant portuaires que navires. Je suis en relation régulière avec le Président Cheisnais-Girard. Sa stratégie portuaire est la bonne : vouloir donner à chaque port breton sa spécificité. Ses arguments porteront à Bruxelles car c’est dans cette optique de sélection de spécificité qu’est né le réseau Ten-T.

 

Julien Perez
2 Commentaires
  1. Kerrien Paul

    Deux ministres et autre intendant de la marine dans toute l’histoire maritime de la France : Louis Le Pensec et un certain Colbert ! L’ histoire mariime et économique de la Bretagne jusqu’au 15ème siècle comme volontairement absente des manuels scolaires. On préférait sans doute nous voir pauvres et incultes. Et que dire , d’hier à aujourd’hui, du crédit qu’on accorde aux bretons , marins , paysans et autres travailleurs hommes-femmes depuis Paris. Pas un marin dans ce gouvernement, pas un, de toute façon, qui tiendrait plus une demie journée à bord, tout juste une bande de médiocres épiciers à la petite semaine !

  2. eric bouhet

    De toute facon les Francais n’ont jamais rien compris au monde maritime.

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