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Jean-Marc Roué. « Alexis Gourvennec a fait de la Bretagne la 1ère région agricole française »

A l’occasion de l’inauguration du complexe portuaire Alexis Gourvennec, samedi 2 décembre à Roscoff, Jean-Marc Roué, président de Brittany Ferries, a rendu un vibrant hommage à celui qui est reconnu comme l’homme des infrastructures modernes bretonnes, en plus d’avoir été à l’origine de la création de la SICA saint-Pol de Léon et de la Brittany Ferries.

Nous vous livrons ici le discours dans sa totalité, qui dit tout du parcours et de la volonté exceptionnels d’un petit paysan léonard qui aura tant fait trembler la République.

« Je vais certainement vous décevoir si vous comptiez sur moi pour faire l’éloge funèbre d’Alexis. Il n’en est pas question ! Mais alors pas du tout ! Car depuis 10 ans, Alexis ne nous a pas vraiment quittés. Sa mémoire, son héritage, son exemple sont intacts. C’est à moi de leur rendre maintenant hommage, mais comme il l’aurait voulu. Pas en parlant de lui au passé ! Mais en regardant – ensemble – les pages de notre avenir qui s’écrit toujours grâce à lui.

Il nous a légué, vous le savez bien sûr, ses deux passions : la terre et la mer ! Et la concrétisation de ces deux passions : La SICA de Saint-Pol-de-Léon et la Brittany Ferries. Avec la SICA, en 1961, Alexis a donné à la Bretagne et à ses agriculteurs, un levier puissant, une force inédite ! La première coopérative agricole de France est née de sa colère, celle d’un paysan exploité – comme ses frères bretons – par les négociants d’alors. Il nous a appris à relever la tête ! Il nous a nous montré l’exemple, résistant à deux Premier ministres, et non des moindres : Michel Debré et Georges Pompidou. Résistant, mais réussissant au final à les convaincre de son bon droit. De notre bon droit !

« Il a poussé notre agriculture à se moderniser et à affronter tous les défis »

Grâce à lui, grâce à sa colère, grâce à sa force de persuasion, La Bretagne est enfin sortie de sa misère. En 30 ans, il en aura fait la première région agricole française. Parce qu’Alexis voyait loin, souvent avant tout le monde, il a sorti cette terre de Bretagne de son agriculture archaïque et obtenu, de l’Etat, les infrastructures nécessaires à son développement ! Il a poussé notre agriculture, – souvent brutalement mais toujours efficacement, – à se moderniser, à affronter tous les défis, à commencer par celui de l’Europe naissante. C’est de cela dont nous devons nous souvenir !

En créant de toutes pièces notre SICA de Saint Pol de Léon, Alexis a su résister, anticiper, prévoir les clefs de notre avenir commun. Avant toutes choses, il a voulu que les agriculteurs de la Ceinture dorée entrent dans le 20e siècle. A nous, maintenant, de suivre de son exemple et d’affronter demain les défis du 21e siècle. Ce n’est pas un vain mot ! La Commission européenne vient de produire plusieurs scenarii budgétaires pour l’après-Brexit. Dans tous les cas de figure, c’est une baisse de la PAC qui s’annonce pour 2021-2027, de l’ordre de – 15 à – 30% ! Toute l’agriculture française sera concernée !

« Il a prouvé à la France et à l’Europe qu’une bande de paysans bretons pouvait devenir Armateurs»

Et quels seront, demain, les droits de douane pour le marché britannique ? Il faudra très vite prendre la mesure des changements qui s’annoncent ! Il faudra être à la hauteur d’Alexis pour, je le cite, c’était son programme de 1961 : « Sauvegarder le maximum d’hommes dans les meilleures conditions de vie possible dans notre Finistère». C’était son programme de 1961, ce sera toujours le nôtre demain. Je n’ai aucun doute que nos dirigeants de la SICA, demain, sauront être à la hauteur de ces enjeux. Alexis était, comme moi, comme vous mes amis, un paysan.

Vous le savez, ce paysan s’est fait armateur ! Parce qu’il était Breton, Alexis n’aimait rien de plus que la terre, si ce n’est la mer. Brittany Ferries est le second plus beau défi qu’il n’ait jamais remporté. « Il faut regarder l’avenir en regardant la mer », disait-il. Il a bien vu l’avenir ! Il a prouvé à la France et à l’Europe qu’une bande de paysans bretons pouvait devenir Armateurs ! Il a prouvé à la France et à l’Europe qu’une bande de paysans bretons pouvait s’imposer, avec succès, parmi les grandes compagnies nationales et européennes ! C’est grâce à lui que moi-même, simple paysan breton, je préside aujourd’hui le Comité des Armateurs de France.

« A chaque fois que nous nous sommes tournés vers l’océan, notre Bretagne a connu de longues périodes de prospérité »

C’est toujours grâce à lui que les paysans de la SICA sont les principaux propriétaires de la 1ère compagnie maritime française de transport passager. Là aussi, en 1972, il voyait loin, il pensait grand ! Il l’a souvent répété, vous vous en souvenez peut-être : « A chaque fois que nous nous sommes tournés vers l’océan, notre Bretagne a connu de longues périodes de prospérité ». Anticipant l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun, il créera la Brittany Ferries avec un objectif bien clair : ouvrir de nouveaux marchés et donner un nouvel essor à nos exploitations depuis le nord Finistère. Qui se souvient du nom du 1er navire qui rallia Plymouth depuis Roscoff ?

C’était le Kerisnel. Ce premier bateau portait le même nom que le marché aux enchères de la SICA, à Saint Pol ! Brittany Ferries, c’était le lien qu’Alexis voulait indissociable, C’est le lien qu’il voulait indissoluble entre nous, les paysans bretons, et cet océan qui nous ouvrait de nouveaux marchés ! Et il a eu raison ! Raison de tenir tête à tous ceux qui jugeaient son projet irréaliste. Raison de s’emporter encore et toujours et de taper sur la table. Raison d’ignorer le mépris des investisseurs refusant de partager sa vision de Roscoff, port de pêche, port de marchandise et port de passagers.

Enfin et surtout, raison parce qu’il a pris le temps d’expliquer et de convaincre, Avec la force de ses arguments, avec le temps qu’il fallait pour cela, Il savait trouver les mots justes et les raisons qui faisaient que les adhérents de la SICA et les pouvoirs publics le suivent… Avec des arguments justes, avec une vision claire. En vrai chef, il savait avant tout fédérer nos forces, derrière des projets d’avenir, qu’il savait nous faire partager et comprendre. La SICA, puis Brittany Ferries ont été les deux plus grands projets fédérateurs qu’Alexis a su nous faire partager. Le port en eau profonde de Roscoff et le Kerisnel de Brittany Ferries furent une seule et même réponse pour désenclaver la pointe bretonne au profit de la SICA.

« Mon bilan c’est avant tout le sien »

En 1973, avec Brittany Ferries, ce sont 6 000 camions qui sont passés outremanche dès la 1ère année. Avec le produit de nos exploitations ! Et comme Alexis avait compris son époque, il sentait que la civilisation de loisir était en train de naître ! Il a su, là encore, nous le démontrer, nous le faire partager, nous convaincre ! Il nous a fait comprendre que le tourisme allait ouvrir un nouveau marché au transport de passagers britanniques vers les côtes de France. De Roscoff à Caen-Ouistreham en passant par Cherbourg, Alexis a ouvert des lignes passager vers l’Angleterre, l’Irlande et l’Espagne dont le succès ne s’est jamais démenti. Aujourd’hui, mon bilan c’est avant tout le sien.

Paysan et armateur, je tente de suivre ses pas dans cette école du devoir, dans cette école de la vie qu’il nous a enseignée. Et que je transmets moi aussi à la génération qui nous remplacera un jour ! En 2017, Brittany Ferries, la compagnie des paysans bretons, c’est tout simplement : 11 navires, 11 lignes pour 11 ports desservis 1 implantation dans 4 pays de l’Union européenne 2 ,7 millions de passagers transportés 210 000 véhicules fret 470 millions de CA Près de 3 000 emplois directs Aujourd’hui, pour Brittany Ferries comme pour la SICA, il nous faut suivre la route qu’Alexis nous a ouverte. Il faut voir loin, réagir vite, échafauder la bonne stratégie, s’appuyer sur les bons experts. ? Et innover encore et toujours plus !

Les effets du Brexit ne toucheront pas seulement la SICA, ils se font déjà sentir pour Brittany Ferries dont les passagers britanniques représentent plus de 80% de sa clientèle. La livre sterling a perdu près de 25 % en un an. Le pouvoir d’achat des ménages anglais se réduit considérablement. Il nous faut donc transformer cette faiblesse d’aujourd’hui en force de demain. On l’a déjà fait dans la bourrasque financière des années 2008-2010 ! On le refera encore ! Chez Brittany Ferries, nous avons serré les dents et nous venons de retrouver le chemin de la croissance !

« La force de se rebeller contre un destin prétendument écrit d’avance »

Il nous a fallu pour cela savoir convaincre nos partenaires, Prouver la valeur de nos projets, la pertinence de notre stratégie industrielle, être compétitif pour retrouver le chemin de la croissance ! Cela vaut pour les marins comme pour les paysans ! C’est comme ça qu’Alexis nous a appris la vie. Pour notre compagnie maritime, j’ai voulu ouvrir un nouveau et grand chantier, à la hauteur de son exemple. Dans quelques mois commencera la construction du Honfleur, premier grand ferry européen au GNL, cette énergie verte de l’avenir. Parce que les navires de demain seront obligés de s’adapter ou de disparaître face à la révolution énergétique en marche, nous sommes les premiers en France à montrer l’exemple et à innover !

Mon seul regret, – je peux vous le confier ici – C’est que les chantiers STX n’aient pas pu construire Le Honfleur en terres de Bretagne, à Saint-Nazaire. Paralysés par leur cahier de commande rempli jusqu’en 2026, ils étaient dans l’incapacité de répondre à notre cahier des charges. Ça, je le regrette, vraiment ! Mais pour le reste, je peux vous assurer que ce navire sera à flots en 2019 ! Il sera prêt à affronter les gros grains du Brexit, les attentes nouvelles de nos passagers, comme les futures normes énergétiques européennes !

C’est cette force là qu’Alexis attendait de nous tous, marins et paysans ! La force de se rebeller contre un destin prétendument écrit d’avance. La force de savoir construire, ensemble, des projets porteurs d’avenir La force d’écrire notre histoire avec un grand H. La force et l’honneur, enfin, de porter fièrement les couleurs de la Bretagne !

« Hommage à son attachement viscéral à cette terre de Bretagne »

Alors ici, à Roscoff, face à ce port en eau profonde qu’il a voulu, envers et contre tous, marins et paysans, nous sommes réunis pour rendre hommage à sa mémoire bien vivante grâce à ce complexe portuaire qui portera désormais son nom.
Hommage à son attachement viscéral à cette terre de Bretagne.
Hommage à son sens stratégique hors du commun.
Hommage à sa formidable capacité de travail.
Hommage au Breton rebelle qu’il savait être au bon moment !
Hommage à sa formidable force de persuasion et de conviction !
Hommage à l’homme, enfin ! Je me dis bien qu’il n’est pas politiquement correct de célébrer l’esprit de révolte d’Alexis devant nos autorités républicaines ici présentes.

Voire même un peu provocateur… Car, oui, Alexis était un rebelle. Révolté contre les injustices, révolté devant l’abandon de notre Finistère par les autorités d’alors, révolté face à la détresse de notre agriculture dans les années 60. Alexis était Breton. On a la rébellion un peu dans le sang mais l’Histoire nous a bien souvent donné raison. De Surcouf à Gourvennec, ils ont été légions, les Bretons révoltés entrés par la grande porte dans l’Histoire de France ! Alors oui, Alexis était un peu rebelle. Mais ses révoltes, il a su les transformer en énergie créatrice de richesses dont tous les paysans ont pu profiter. Avec lui, la rébellion n’était pas vaine.

« Ses coups de poings ont fait trembler bon nombre de bureaux ministériels »

Elle était réfléchie, elle était stratégique ! Elle a donné deux beaux fruits, la SICA et Brittany Ferries ! Et pourtant, c’est vrai… il a été loin, il a parfois tapé fort ! Prenant d’assaut une sous-préfecture, c’était Morlaix, organisant un gigantesque blocus de Saint-Malo, c’était l’épopée du Mary Poppins, faisant entendre à Paris la voix des paysans de la ceinture dorée, barrant plus de routes que n’en compte la Bretagne s’il le fallait, pour arriver à se faire écouter ! Ses coups de poings ont fait trembler bon nombre de bureaux ministériels. Mais il savait taper sur la table pour une bonne raison !

S’il l’a fait, c’était pour pouvoir ensuite convaincre autour de projets auxquels les premier ministres, les ministres, les présidents de région, les députés, tous se sont finalement ralliés ! Parce que sa vison était juste et que ses projets étaient clairs ! Et c’est justement parce qu’il défendait les intérêts collectifs des paysans bretons qu’il a su trouver la force de faire plier tous les obstacles ! Ne jamais privilégier ses intérêts personnels, toujours jouer pour le collectif ! Son exemple vaut pour nous tous. Que dire en conclusion ? Alexis doit rester pour nous tous un phare. Car les prochaines années seront pleines de houle et de tempête mais nous saurons tenir la barre, Ensemble !

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