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Coreff : pas besoin de s’ faire mousser pour flatter les gosiers…

Si la ville de Carhaix est le chef-lieu du festival des Vieilles Charrues, c’est aussi le QG de la brasserie Coreff. Lancée à Morlaix en 1985, la bière matronne de Bretagne a été délocalisée de Morlaix à Carhaix en 2005. Symbole de la microbrasserie artisanale et d’une Bretagne brassicole forte, la cervoise qui fêtera ses 35 ans en 2020 est à ce point légendaire qu’elle se voit classée parmi les produits identitaires bretons. Chez Coreff, trente-cinq personnes dont six brasseurs gravitent autour de l’onctueuse mousse qui coule à flot, à raison de 35 000 hectolitres annuels.

C’est sur une franche moquerie qu’est sortie l’une des dernières nées, l’an dernier. Breiz’île, « [sa]bière avec du rhum dedans ». Pour l’anecdote, Matthieu Breton, directeur de la brasserie, était allé chambrer le fabricant d’une bière « disons perfectible » et lui proposer de « faire de la vraie bière avec du vrai rhum ». Ca opine rapidement en face. L’élaboration sera plus fastidieuse mais comme le soutient la ministre du Travail, il y a toujours en succès à force de travail et de passion! « Ca répond à un gros protocole qui nécessite d’infuser du rhum dans des copeaux de chêne ». Dans la lignée des blondes, des rousses et des brunes, elle a subi une batterie de tests pour « trouver son parfum sans susciter d’écœurement, et qu’elle ne fracasse pas trop ».

Chez Coreff, « on prendra deux ans, cinq ans s’il le faut, pour sortir la bonne recette ». Pour « la potion magique des Gaulois » houblonnée à souhait, c’étaient « dix-huit mois de boulot », et l’ IPA (Indian pale ale) ne tarit pas d’aficionados. « La Kalon, on l’a mise en musique en interne et une fois de plus, ça a mis le temps ». Pour que cette fameuse bière rouge et acide (sour) voit le jour, il a fallu trouver son colorant naturel dans l’hibiscus.

Une malterie à Scaër en septembre

« La biniouz, c’est pas une course à l’échalotte! » Passionné, affirmé, si Matthieu Breton force la persuasion, c’est qu’il commence à avoir de la bouteille. Débarqué en 2007, il met un point d’honneur aux fondamentaux. Dit comme ça, ça veut tout et rien dire. Mais en matière de bière, il est question d’eau, de céréales, de levure, bref, de matières premières sélectionnées sur le volet, et de rester sur une ligne de conduite qui susurre un Vade retro satanas dès que colorant artificiel il y a. Pour servir un alcool qui, de base, « n’a pas que des invertus », lui ne dérogerait pour rien au monde à la règle de Coreff: du naturel. Voilà pourquoi « il y a onze ans, on a créé une filière d’orge qui forme désormais un réseau de 70 paysans. »

Mieux, c’est une malterie qui est en train de voir le jour à Scaër. Créée sous la forme juridique de Sic, elle permettra vraiment à tous d’en être acteur à sa hauteur et devrait être opérationnelle en septembre prochain. Si bénéfice il y a, celui-ci servira uniquement à la revalorisation: l’avenir nous dira s’il donne lieu à des salaires revalorisés, des paysans mieux payés ou une autre forme de réinjection intelligente.

Un consommateur en quête de saveurs

Véritable phénomène de société, la bière artisanale représente entre 90 000 et 100 000 hectolitres annuels rien que dans le Finistère. La part de Coreff, là-dedans, est fort honorable, puisque la brasserie centre-bretonne a atteint la barre des 35 000 hectolitres, contre 6 800, dix ans plus tôt.

Pour l’étude sociologique de comptoir, il est un fait qu’ « il y a quinze ou vingt ans, on demandait simplement une bière et qu’aujourd’hui, on demande quasi systématiquement quelles sont les bières ». En pleine quête de saveurs, le consommateur, aujourd’hui, joue les chercheurs d’or.

Les leveurs de coude, comme on dit ici, apprécient les stout et veulent de la distinction en bouche. Chez Coreff, le créneau des bières spéciales représente 60% de son volume. Au rang des blondes, c’est semble-t-il la biologique qui remporte un succès haut la main, à l’instar de l’émergence globale du marché bio.

600 bars bretons tirent la Coreff

En termes de distribution, c’est l’équilibre constant: 30% de bouteilles, 70 % de fûts. Des fûts qui se décomposent dans le marché de l’événementiel (festivals, événements associatifs, cousinades, etc), et les bars. En Bretagne, 600 bars suivent Coreff et la brasserie a ses ambassadeurs de tous temps. Le Ty Coz à Morlaix, Chez Tom à Lesneven, le Roi Morvan à Lorient, Le Galopin à Guingamp, Ty Elise à Plouyé, le Westport à Rennes, les Quatre Vents ou le Triskell à Brest, pour n’en citer que quelques uns.

La Bretagne s’avère un tel terrain de jeu que Coreff n’a pas lieu de se déployer hors de ses frontières légendaires. À quelques exceptions près. Dans le top 10 des meilleurs volumes hors Bretagne, il y a le Long John Silver à Clermont-Ferrand, un véritable « pavillon de la Bretagne ». L’irréductible Gilbert Moalic, avec sa longue barbouze blanche, tient non seulement son zinc avec militantisme et ferveur, mais il a aussi la clientèle pour assurer des quantités non négligeables: les joueurs de rugby au large gosier l’ont bien compris: avec Coreff, pas de barre au réveil… Autant de contributeurs aux 8 millions de chiffre d’affaires et à la bonne santé de Coreff.

L’inspiration galloise

Au début des années 80, lorsque naît le désir d’ouvrir leur propre brasserie, Christian Blanchard et Jean-François Malgorn sont amis de longue date. Marathoniens par passion et inscrits tous deux au club des Korrigans, ils découvrent au cours de leurs voyages Carmarthen, ville galloise jumelée à Lesneven. C’est en parcourant ces terres celtes qu’ils goûtent leur toute première real ale. Cette première gorgée marque les deux hommes et devient rapidement le socle de leur projet: créer chez eux une real ale bretonne. En ouvrant en 1985 leur micro-brasserie, les deux hommes redonnent vie à une activité éteinte en France depuis plus de trente ans. Le nombre de brasseries avait décru entre 1905 et 1981 de 3 543 à 48. Les deux amis auront donc contribué à une renaissance et à la perpétuation d’un savoir-faire; On compte aujourd’hui plus de 100 brasseries artisanales en Bretagne.

Manon Motir
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