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A Châtelaudren, les ouvriers faisaient des patrons-modèles

Si vos pas ont la bonne idée de vous mener du côté de Châtelaudren, charmante cité verdoyante des Côtes-d’Armor, vous ne manquerez pas de faire halte au Petit Echo de la Mode. C’est aujourd’hui le nom d’ un bâtiment réhabilité (photo ci-contre) devenu un pole culturel et touristique qui accueille jusqu’au 17 septembre l’exposition « Oh ! Les dessous », consacré aux sous-vêtements féminins dans leur plus extrême diversité, jusqu’aux versions sexy.

Mais que fait donc une telle exposition de mode féminine dans une cité qu’on imagine plus naturellement tourné vers les broderies du costume breton ? La réponse coule de source quand on sait que Châtelaudren fut pendant des décennies, le lieu de conception et d’imprimerie du plus célèbre magazine de mode féminin de la première moitié du XXe siècle, le Petit Echo de la Mode qui connut un succès faramineux, jusqu’à atteindre plus d’un million d’exemplaires par numéro. Aucun magazine féminin ne fait aussi bien aujourd’hui.

Une turbine pour l’électricité

Cette singulière histoire commence par une passerelle entre Paris et la Bretagne, en 1880. Charles Huon de Penanster, sénateur des Côtes-du-Nord de l’époque (d’Armor aujourd’hui) reprend dans la capitale une imprimerie pour lancer le Petit Echo de la Mode. Une publication destinée aux mères de familles qui trouvent dans ces pages matière à faciliter leur vie, parfois compliquée, à la tête d’une nombreuse progéniture. De multiples informations pratiques sur l’éducation des enfants, l’art de tenir sa maison ou de confectionner des vêtements, font le succès de ce magazine qui connaît un essor remarquable, à peine stoppé par la Guerre 14-18, durant laquelle le Petit Echo, conçu et imprimé à Paris, consacre une partie de ses pages à soutenir les Poilus.

Après la fin du conflit, c’est le fils du fondateur, Charles-Edouard, qui prend le relais et décide en 1922 de rapatrier une partie des activités à Chatelaudren. Pour deux raisons. La première, c’est qu’ après la guerre de 70 puis celle de 14-18, certains industriels préfèrent éloigner leurs activités du front franco-allemand et ils n’ont pas tout à fait tort. La guerre de 39-45 viendra confirmer leurs craintes et ils furent relativement nombreux à avoir le même réflexe. C’est ainsi, par exemple, qu’arriva à Saint-Brieuc l’usine Chaffoteaux qui emploiera jusqu’à 1.500 salariés, à son apogée, dans les années 70-80.

La seconde raison qui pousse le fils du fondateur à fixer une partie de ses activités à Châtelaudren tient à la présence d’une imprimerie et d’une turbine hydroélectrique, alimentée par l’eau de l’étang tout proche. A cette époque, le lac de Guerlédan n’a pas encore fourni les premiers kilowatts bretons (ce ne sera qu’à partir des années 30) et cette turbine est une garantie d’approvisionnement en électricité, encore peu présente en Bretagne.

Jusqu’à 250 salariés

De Paris, une grande partie des activités du Petit Echo de la Mode sont ainsi transférées à Châtelaudren dans le batiment-imprimerie qui emploiera jusqu’à 250 salariés. Des aristocrates de la classe ouvrière tant leur métier requérait d’un prestigieux savoir-faire. Et dans cette campagne bretonne très captée par les activités agricoles, des générations familiales se succédèrent dans ces ateliers d’imprimerie d’où sortiront des millions d’exemplaires du Petit Echo de la Mode contenant notamment les célèbres patrons-modèles. Conçus et fabriqués à Chatelaudren, ils contribuent largement au succès de la publication. Il s’agissait de pages en forme de représentation sur papier des modèles de vêtements, très recherchées par les mères de famille. En ces temps où le prêt à porter n’existait pas encore, elles étaient avides de ces patrons-modèles leur permettant notamment de vêtir leurs enfants à moindre frais.

Après la Seconde Guerre, le magazine connut son apogée avec un tirage au dessus du million, non sans avoir aussi été le support au lancement d’autres publications, allant de Lisette pour les enfants jusqu’à Rustica qui existe encore de nos jours. Mais les années 70 allaient marquer un tournant fatal pour cette publication. L’arrivée de la télévision, le transfert de la publicité vers de nouveaux supports, l’émergence d’une rude concurrence dans les magazines féminins… Tout allait se conjuguer pour conduire à la fin du Petit Echo après un siècle d’existence, repris par Femmes d’Aujourd’hui, au titre doublement évocateur.

En 1983 l’imprimerie ferme ses portes et sombre peu à peu dans l’oubli d’où l’a fait sortir la réhabilitation du bâtiment, 30 ans plus tard, devenu un pole culturel reprenant le nom de cette publication qui a marqué l’Histoire de la presse française.

Pierre Vincent
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