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« Je ne pense pas que la grande distribution soit un partenaire fiable » Marc Kerangueven, président de la Sica

Avec un chiffre d’affaires de 205 millions d’euros, la Sica de Saint-Pol de Léon occupe le premier rang français dans la production de légumes et d’horticulture. Depuis janvier, Marc Kerangueven est le nouveau président  de ce groupement de 900 producteurs, dans le Nord-Finistère. Interview.

Depuis que vous êtes à la tête de la SICA, on entend beaucoup parler de retour aux fondamentaux. Qu’est-ce que cela signifie exactement ?

Ce n’est pas un retour aux fondamentaux. Les fondamentaux ont toujours été présents, je veux juste les remettre en avant. Il y a 5 points sur lesquels nous devons nous appuyer : La concentration de l’offre, la confrontation de l’offre et de la demande par la transparence des transactions, la garantie de paiement, l’équité et la solidarité entre producteurs ainsi que le principe de parité : un homme égale une voix. On ne s’était pas éloigné de ces fondamentaux, mais certains producteurs les avaient oubliés. Ces points-là sont indispensables.

Y-a-t’il toujours un avantage évident à être membre de la SICA ?

Je suis convaincu que oui. Il y a plusieurs avantages à être dans la SICA : garantie de paiement, solidarité, équité… Tout le monde a le même cahier des charges, les productions et rémunérations sont identiques. Chaque producteur vend comme les autres, à qualité et certification égale. Derrière ces fondamentaux, il y a tout le service qui accompagne les producteurs. On parle de plus en plus de traçabilité. Les nouvelles demandes sociétales sont difficiles à suivre pour un individu, moins par le collectif.

Comment est le moral des troupes ?

La réalité du terrain, c’est que nous sommes aujourd’hui dans une conjoncture très difficile. Pour le choux fleur, le prix payé producteur à fin février était de 0,41€ avec des coûts de production à plus de 0,50€. C’est catastrophique ! Aujourd’hui, il pleut presque tous les jours. Les plantations de printemps sont retardées. Nous avons eu une multitude de conjonctures difficiles. Les producteurs sont inquiets. Mais moi, je veux leur redonner le moral pour leur montrer qu’ensemble, nous avons un avenir.

Le chiffre d’affaires 2017 de la coopérative est en légère progression. La part du bio explose avec une augmentation de 25% entre 2016 et 2017. Le bio c’est l’avenir ?

Le bio fera partie de l’avenir. L’offre augmente de plus en plus puisque la demande augmente elle-même. À la SICA, nous n’avons pas attendu que la demande sociétale soit là : cela fait 20 ans que les premiers producteurs de la marque Prince de Bretagne produisent en agriculture biologique. De son côté, le conventionnel évolue vers moins de pesticides et de résidus. Chez nous, les pratiques agro-écologie sont déjà largement répandues.

Au sein de l’organisation, nous avons l’OBS (l’Organisation Bretonne de Sélection) qui fait de la sélection et de la création variétale. Prenons les choux fleurs : l’OBS a créée depuis quelques années un grand nombre de variétés tolérantes et résistantes à un champignon qui les dégrade. De même pour l’échalote, avec une nouvelle variété résistante au mildiou. L’organisation travaille également sur les techniques culturales en plein champ. Nous travaillons beaucoup avec des bineuses très précises qui vont nous permettre à long terme de ne plus désherber les cultures. Nous avons également un label « Nature et Saveurs » pour les tomates sans traitement phytosanitaire en fer et sans résidus… Ces créations variétales et techniques culturales vont nous permettre années après années de nous améliorer pour répondre au mieux à la demande sociétale. Pour résumer le bio, oui, mais pas au détriment d’une production conventionnelle qui ne cesse de s’améliorer.

Vous militez pour une agriculture saine et sans chimie. Est-ce compatible avec vos volumes de production ?

Nous ne sommes plus dans les 30 glorieuses où plus vous mettiez d’engrais, plus vous aviez de rendements. Les nouvelles variétés aujourd’hui ont des potentiels énormes. Il ne faut surtout pas sur-doser la fertilisation au détriment de leurs conservations. Nous travaillons également sur les rotations de culture pour préserver nos sols, réduire les risques sanitaires et diminuer l’utilisation d’intrants grâce aux engrais verts et autres précédents culturaux.

Lorsque l’on parle d’agriculture sans chimie, il faut voir que l’on parle d’économie ! Il est en effet plus rentable de perdre quelques produits mangés par les chenilles que de payer le traitement associé !

En 1968, les choux fleur, pommes de terre et artichauts représentaient 100% du chiffre d’affaires de la Sica. Aujourd’hui, c’est 30%. La diversification est un impératif ?

La diversification est essentielle. Les nouveaux produits, introduits dans la gamme il y a moins de 10 ans, représentent 9% de notre chiffre d’affaires. Si nous n’avions pas accéléré la diversification à la fin des années 90, nous ne serions plus là. La salade, par exemple, est le 4e ou 5e produit en termes de chiffre d’affaires au niveau de la coopérative. Nous avançons aussi sur d’autres sujets tels que les mini-légumes, les légumes anciens…

L’innovation est une constante à la SICA. Avec Fresh’Nov, filiale de la SICA, vous vous êtes dotez d’un outil qui va vous permettre d’accélérer…

Fresh’Nov a été créée pour accélérer le référencement de nos innovations et tester le marché avant d’envisager un développement des cultures. Le contact direct avec les clients nous permet d’être très réactifs.

Fresh’Nov doit nous aider à ne plus reproduire certaines erreurs : nous avons commercialisé un petit artichaut violet, le Carmin, qui a remporté un franc succès lors de sa création par l’OBS. Il était peu sensible aux maladies habituelles de l’artichaut et nous pensions que sa couleur éclatante séduirait les clients. Au moment de la commercialisation à grande échelle, les clients n’ont pas été convaincus. En questionnant les négociants, ils nous ont rapporté que la feuille de l’artichaut était trop dure. Entre la création variétale, où tout était parfait, et le lancement à grande échelle, il nous a manqué quelque chose pour tester le produit. D’où la nécessité de Fresh’Nov.

Quid de la plate-forme logistique de St Pol De Léon ? Est-elle un élément indispensable pour assurer la pérennité de l’organisation ?

C’est un élément indispensable, je le dis haut et fort ! Si la plate-forme ne se fait pas, c’est la fin de la zone légumière nord-finistérienne, c’est une certitude. En effet, nous avons déjà un problème logistique, puisque le centre de consommation se situe à l’est. Il y a 20 stations réparties entre Plougonvelin et Lanmeur où les producteurs livrent et où les négociants achètent et font la ramasse. Cette ramasse entre les 20 stations leur coûte très cher, 100 Millions d’euros, et impacte leur compétitivité sur un marché très bagarré.

En regroupant toute l’offre dans une seule station, nous allons faire des économies sur cette ramasse avec des camions complets. Nous allons bien entendu garder les 20 stations, mais il n’y aura plus de frigos ni de mise en marché. Les producteurs iront vont livrer et la coopérative assurera le transfert de cette marchandise vers la station pilote on va recharger dans des camions simples. En dehors du problème logistique, il y a des nouveaux produits, comme les légumes anciens, qui doivent être lavés. Nous ne pouvons pas acheter des laveuses pour les 20 stations, nous rencontrons déjà le problème du pompage et du rejet de l’eau…. Nous devons massifier pour rentabiliser nos équipements et améliorer notre compétitivité.

Qu’attendez-vous des états généraux de l’alimentation ? La grande distribution peut-elle être un partenaire fiable du monde agricole ?

Je ne pense pas que la grande distribution soit un partenaire fiable. Je n’ai rien contre eux mais je ne compte pas sur eux. Leurs actes ne reflètent pas leurs paroles, ils sont là pour faire du commerce.

Les états généraux me font peur parce qu’ils font croire aux gens que nous allons pouvoir indexer les prix payés aux producteurs aux coûts de production. C’est un leurre ! Chez nous en interne, nous n’avons pas tous le même coût de production donc nous risquons des écarts énormes. A l’échelle européenne, nos coûts de production sont supérieures à nos concurrents italiens ou espagnols. Ça veut dire qu’en fixant un prix artificiel en France, nous prenons le risque de nous déconnecter du marché européen et de favoriser les exportations de nos concurrents sur le marché intérieur mais aussi chez nos principaux clients à l’étranger. N’oublions pas que 50% de nos produits sont exportés !
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Est-ce catastrophique pour la SICA d’avoir les portes de la Russie fermées ?

Bien sûr. L’exemple est criant en chou-fleur. La Russie représente 10% de nos volumes, sur un marché où 50% va à l’export, vous imaginez l’impact ! Maintenant, la Russie a mis en place un embargo économique plus que politique pour créer le besoin et développer une production. L’impact pour nous est énorme, nous avions des camions directs vers la Russie et certains transitaient par les Pays-Bas, nous voyons à présent ce que nous avons perdu.

La vente directe est-elle quelque chose d’envisageable ?

Je ne suis pas contre la vente directe. Certains consommateurs estiment que c’est un gage de qualité et de proximité avec le producteur. La SICA pourrait envisager de monter un petit magasin pour valoriser ses produits à l’échelle locale et communiquer sur ses pratiques. Mais attention, cet outil de communication pourrait se retourner contre nous si les GMS locales décident de déréférencer la marque Prince de Bretagne en considérant que nous les concurrençons localement ! A ce jeu, nous aurions plus à perdre qu’à gagner.

Julien Perez
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